Du champ à la décision : les femmes qui changent la filière café

Pendant longtemps, les femmes ont été le moteur invisible de la filière café au Kivu. Au cœur de la production, elles restaient pourtant largement exclues des décisions et des revenus générés par leur travail. Sur les rives du lac Kivu et sur l'île d'Idjwi, ce déséquilibre est aujourd'hui profondément remis en question. Grâce au commerce équitable et à l'action de coopératives comme Rebuild Women's Hope et Muungano, des milliers de femmes prennent leur place dans la filière café. Productrices, agronomes, dégustatrices ou responsables de coopérative : elles ne cultivent plus seulement le café, elles contribuent désormais à en façonner l'avenir. 

Aux rives du lac Kivu et sur l’île d’Idjwi, une transformation est en marche. Grâce au commerce équitable et au travail de coopératives telles que Rebuild Women’s Hope et Muungano, des milliers de femmes gagnent progressivement leur place dans l’univers du café. Caféicultrices, agronomes, dégustatrices ou dirigeantes de coopérative, elles ne se contentent plus de produire le café : elles participent désormais aux décisions et orientent l’avenir de la filière.

« Les femmes faisaient tout le travail, mais ne vendaient jamais le café » 

À Idjwi, une île caféière au cœur du lac Kivu, le nom de Marcelline Budza revient dans presque toutes les conversations. Productrice de café, entrepreneure sociale et fondatrice de Rebuild Women's Hope, partenaire Fairtrade d’Oxfam, elle est devenue l'une des figures les plus influentes de la filière café dans la région. Depuis plus de vingt ans, elle défend une idée simple : les femmes qui cultivent le café doivent aussi pouvoir bénéficier de la richesse qu'elles contribuent à créer. Lorsqu'elle évoque le café, Marcelline ne parle donc pas seulement d'agriculture ou de commerce. Elle parle de justice de genre. 

Sur l'île d'Idjwi, elle a constaté pendant des années le même schéma : les femmes étaient au cœur de la production, mais absentes des décisions. « Les femmes travaillaient dans les champs, mais lorsqu'il s'agissait de vendre le café, elles étaient exclues. Nous avons décidé que cela devait changer. » 

Cette conviction est à l'origine de toute l'aventure de Rebuild Women's Hope. À l'époque, beaucoup de productrices ne connaissaient ni le prix auquel leur café était vendu ni les revenus réellement générés par leur travail. Très peu participaient aux négociations avec les acheteurs ou contrôlaient directement l'argent issu des récoltes. Certaines ne possédaient même pas les terres qu'elles cultivaient. 

Pour Marcelline, il était impossible de parler de développement de la filière café sans parler du rôle des femmes. « Mon objectif était simple : permettre aux femmes caféicultrices de bénéficier enfin du fruit de leur travail. » Petit à petit, une autre dynamique a vu le jour. 

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Le café est aussi une affaire de femmes 

À Idjwi, environ 70 % des membres de Rebuild Women's Hope sont des femmes. Pour Gracia Ushindi Maliyetu, l'une des responsables du programme, ce chiffre raconte déjà une histoire. 

Dans la région, le café a longtemps été considéré comme une affaire d'hommes. Une idée profondément ancrée dans les mentalités, alors même que les femmes accomplissent une grande partie du travail dans les plantations. 

« Lorsqu'on dit que le café est une affaire d'hommes, c’est totalement faux et c'est précisément pour cela que Rebuild Women's Hope existe. » 

Un constat que partage également Mali Chokoro Plamedi, Assistante superviseure de la coopérative. 

« Les femmes connaissent souvent mieux les champs que les hommes, parce qu'elles y passent davantage de temps. Elles sont présentes pour l'entretien des caféiers, la récolte et de nombreuses autres activités. » 

Car dans de nombreuses communautés rurales, le paradoxe est saisissant : les femmes assurent une part essentielle du travail agricole, mais restent souvent éloignées des espaces où se prennent les décisions économiques. Rebuild Women's Hope s'est construite précisément pour remettre en question cet équilibre. 

Les productrices sont aujourd'hui formées aux techniques agricoles, à la gestion financière et au leadership. Certaines coordonnent désormais des groupes de producteurs et de productrices, représentent leur communauté lors des réunions de la coopérative ou participent aux décisions concernant la commercialisation du café. 

Rebuild Women's Hope a notamment mis en place des groupes de producteur.ices appelés « clusters », généralement composés de trois femmes et d'un homme. Pensés comme des espaces d'échange et d'entraide, ils permettent aux participantes de partager leurs expériences, d'améliorer leurs pratiques agricoles et de renforcer progressivement leur confiance en elles. Des responsabilités qui, il y a encore quelques années, étaient presque exclusivement occupées par des hommes. 

Apprendre à lire pour reprendre le contrôle 

Pour renforcer l'autonomie économique des femmes, un autre obstacle devait être surmonté : l'analphabétisme. Lorsque Rebuild Women's Hope a commencé ses activités, la majorité des productrices ne savaient ni lire ni écrire. 

« Au départ, près de 90 % des mamans étaient analphabètes », se souvient Marcelline. Une réalité qui limitait fortement leur capacité à gérer leurs revenus ou à participer pleinement à la vie de la coopérative. Comment vérifier un prix ? Comment suivre ses dépenses ? Comment savoir si une activité est rentable ? 

Pour répondre à ces questions, des programmes d'alphabétisation et de numération ont été développés parallèlement aux formations agricoles. Progressivement, les participantes ont appris à tenir des registres, à suivre leurs dépenses et à calculer leurs revenus. 

Des compétences qui peuvent sembler simples, mais qui changent profondément le rapport au travail et à l'argent. « Aujourd'hui, beaucoup de femmes savent exactement combien elles produisent, combien elles dépensent et combien elles gagnent. Cela change complètement la façon dont elles prennent leurs décisions », explique Marcelline. 

© Eric de Mildt/Oxfam

Ce que le café a concrètement changé 

Pour mesurer l'impact de cette transformation, il suffit parfois d'écouter les parcours individuels. Comme celui de Tumaini Shabishimbo Mulyango. Membre de la coopérative Muungano depuis 2017, elle a vu ses revenus progresser grâce à l'amélioration de sa production et à l'accompagnement reçu. 

Mais ce dont elle parle spontanément n'est pas le nombre de kilos de café récoltés. Ce sont les conséquences concrètes dans sa vie. 

J'habitais dans une maison de fortune. Grâce aux revenus du café, j'ai pu construire une vraie maison. Tous mes enfants vont à l'école. Deux étudient la médecine et un autre la pédagogie.

Tumaini Shabishimbo Mulyango, membre de la coopérative Muungano depuis 2017

Une nouvelle génération de femmes leaders 

Sur l'île d'Idjwi, Djenny Aissi Bisindo appartient à cette nouvelle génération de femmes qui prennent progressivement des responsabilités au sein de la filière café. Agronome de formation, elle accompagne aujourd'hui les productrices dans la mise en place de pratiques agroécologiques et anime différents groupes de caféicultrices. 

Pour elle, le changement est visible. « C'est fini avec la marginalisation de la femme. » Une affirmation prononcée sans détour. 

Djenny observe que de plus en plus de femmes participent aux réunions, prennent la parole et occupent des fonctions de responsabilité. « Elles comprennent aujourd'hui qu'elles sont membres à part entière de la société. Elles savent qu'elles ont des droits, qu'elles peuvent prendre la parole et qu'elles peuvent elles aussi diriger. » 

Cette évolution est le fruit de plusieurs années de sensibilisation, de formations et d'organisation collective. Au sein des clusters, les femmes échangent leurs expériences, apprennent ensemble et prennent progressivement confiance en leurs capacités. Son engagement trouve également son origine dans un modèle. Pendant ses études, elle suivait déjà le parcours de Marcelline Budza. « Je voyais ce qu'elle faisait pour les femmes et pour la communauté. Cela m'a beaucoup inspirée. » 

Aujourd'hui, à son tour, elle devient une source d'inspiration pour d'autres jeunes femmes. Son ambition est claire : transmettre ce qu'elle a appris et montrer qu'une femme peut trouver sa place à tous les niveaux de la filière café, du champ jusqu'aux postes de responsabilité. « Dans le futur, je me vois comme Madame Marcelline. Je veux pouvoir créer à mon tour des opportunités pour d'autres femmes et contribuer au développement de mon pays. » 

© Eric de Mildt/Oxfam

Quand le café finance aussi des solutions 

L'impact de la filière café ne s'arrête pas aux exploitations agricoles. À Idjwi, les revenus générés par la coopérative ont également permis de développer des services essentiels pour la communauté. Parmi eux, une maternité devenue une référence sur l'île. 

Avant son ouverture, certaines femmes devaient parcourir plusieurs dizaines de kilomètres à moto sur des sentiers difficilement praticables pour accéder à des soins adaptés. Beaucoup arrivaient trop tard. D'autres renonçaient tout simplement à consulter. 

La docteure Joséphine Mave Uve Budza, qui dirige aujourd'hui une équipe composée de deux médecins, d'un infirmier et d'une infirmière, le constate encore : « Beaucoup de femmes privilégiaient d'autres dépenses du ménage ou n'avaient tout simplement pas accès à une structure médicale suffisamment proche. » 

Dans les zones rurales d'Idjwi, les femmes sont souvent les premières à reporter ou à renoncer aux soins lorsque les ressources du ménage sont limitées. La distance, le coût du transport ou encore le manque d'infrastructures adaptées peuvent rapidement devenir des obstacles supplémentaires. 

Face à cette réalité, Rebuild Women's Hope a décidé d'investir dans une maternité accessible aux habitantes – et aux habitants - d'Idjwi. Depuis son ouverture, la maternité a accompagné plus de 4 800 naissances. La première fut celle de la petite Noelia, dont la mère, Furaha Nabintu, comptait parmi les premières patientes de l'établissement. Pour le docteur Joséphine, cette naissance reste un souvenir particulier. 

« Nous avions travaillé pendant des années pour que ce projet voie le jour. Voir arriver ce premier bébé dès l’ouverture de la maternité nous a confirmé qu’elle répondait à un véritable besoin des femmes de l'île. » 

Quelques années plus tard, l'activité est telle qu'une nouvelle aile est en cours de construction afin d'agrandir les capacités d'accueil de l'établissement. Cette maternité illustre parfaitement ce que doit produire une filière équitable. Le café ne sert pas uniquement à exporter un produit de qualité. Il doit aussi permettre de répondre à des besoins très concrets exprimés par les communautés elles-mêmes.

Materniteit Rebuild Women's Hope
© Eric de Mildt/Oxfam

Changer les règles du jeu 

Pour Marcelline Budza, la transformation ne fait que commencer. Lorsqu'elle regarde le chemin parcouru, elle voit déjà les signes d'un changement profond : davantage de femmes dans les coopératives, davantage de femmes qui maîtrisent les revenus issus de leur production et davantage de jeunes qui choisissent à leur tour de s'engager dans la filière café. 

Mais son ambition va bien au-delà d'Idjwi. « Je voudrais créer cinquante Rebuild Women's Hope à travers le pays ». 

Derrière cette ambition se cache une conviction forgée au fil des années : « Les femmes peuvent être un chemin de paix. Elles peuvent contribuer à transformer leurs familles, leurs communautés et donc in fine le pays tout entier ». 

Lorsqu'elle parle du futur, Marcelline revient souvent à la même image. « Quand j'essaie d'imaginer le nombre de tasses de café consommées chaque jour dans le monde, je me dis que l'opportunité est immense pour nous ». 

L'opportunité de créer davantage de revenus et de renforcer l'autonomie des femmes. Une opportunité, aussi, de construire des communautés plus fortes dans une région trop souvent racontée à travers les conflits. 

À Idjwi, ce changement est déjà bien réel. Du champ à la décision, les femmes n'occupent plus seulement une place dans la filière café : elles participent désormais à en écrire l'avenir. 

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