Reconstruire Gaza coûtera 71 milliards de dollars, soit sept fois plus que l'ensemble des reconstructions précédentes, et ne pourra réussir sans leadership palestinien
Oxfam et des organisations palestiniennes remettent aux dirigeant·es du monde entier une feuille de route pour la reconstruction de Gaza, fondée sur deux principes essentiels : le leadership palestinien et l'obligation de rendre des comptes pour le génocide commis par Israël.
Selon un nouveau rapport conjoint d'Oxfam, du Palestine Economic Policy Research Institute (MAS) et du Palestine Trade Centre (PalTrade), reconstruire Gaza nécessitera 71,4 milliards de dollars, soit, en valeur réelle, sept fois le coût cumulé de toutes les reconstructions ayant suivi les principales offensives militaires israéliennes menées dans l'enclave au cours des vingt dernières années.
Et même ce montant ne reflète qu'une partie de l'ampleur des destructions : le coût matériel et économique. Il ne tient pas compte de l'effacement délibéré du tissu social qui faisait vivre Gaza et dont la reconstruction prendra des générations.
Intitulé Building Gaza Anew, le rapport propose une vision du relèvement et de la reconstruction fondée sur les droits et les réparations, plutôt que sur la charité. Fruit de vastes consultations menées à travers Gaza, il présente au Board of Peace, mécanisme international de coordination présidé par les États-Unis, ainsi qu'aux dirigeant·es internationaux, un modèle dans lequel les Palestinien·nes dirigent eux-mêmes la reconstruction tandis qu'Israël est tenu responsable des destructions causées. Le rapport prévient qu'aucun modèle imposé de l'extérieur ne pourra réussir, quels que soient les financements mobilisés.
L'analyse d'Oxfam, fondée sur les évaluations successives de la Banque mondiale, de l'Union européenne et des Nations unies, montre l'ampleur du désastre. Les besoins de reconstruction après les guerres de 2008-2009, 2014 et 2021 représentaient environ 10 milliards de dollars actuels. Chaque processus de reconstruction a été entravé par le blocus, les restrictions d'accès et l'insuffisance des financements, avant d'être à nouveau détruit par la guerre suivante avant même d'avoir pu être achevé.
« Gaza n'a jamais eu la possibilité d'achever sa reconstruction. Dix ans après l'offensive israélienne de 2014, des familles attendaient encore les logements qui ne sont jamais arrivés, puis les bombes sont revenues », déclare Amitabh Behar, directeur exécutif d'Oxfam International.
« Ce n'est pas une fatalité. C'est le résultat de l'occupation illégale et du blocus imposés par Israël, ainsi que de l'impunité qui permet que le même scénario se répète guerre après guerre. Tout gouvernement qui finance les décombres mais refuse d'exiger des comptes porte une part de responsabilité. »
Selon l'évaluation rapide des dommages et des besoins (RDNA) publiée en avril 2026 par les Nations unies, l'Union européenne et la Banque mondiale, Gaza a subi 57,9 milliards de dollars de pertes et de dommages économiques. Les besoins de relèvement et de reconstruction sont estimés à 71,4 milliards de dollars sur les dix prochaines années.
Plus de 73 000 Palestinien·nes ont été tué·es, 173 000 blessé·es, 1,9 million ont été déplacé·es de force et les progrès en matière de développement humain ont été anéantis, ramenant Gaza près de 77 ans en arrière.
En septembre 2025, la Commission d'enquête internationale indépendante des Nations unies a conclu qu'Israël avait commis un génocide à Gaza. Le rapport estime que les États qui ont armé, financé ou protégé Israël durant cette destruction portent également une responsabilité dans la réparation des dommages causés.
Le rapport documente la manière dont la guerre a effacé ce qu'aucune évaluation des dommages ne peut mesurer : les savoirs de Gaza, ses systèmes de prise en charge, son environnement, ainsi que les liens communautaires, les mosquées, les églises, les bibliothèques et les institutions culturelles où se déployait la vie sociale :
• Savoirs et mémoire effacés : presque toutes les écoles ont été détruites ou endommagées, les universités rasées, des milliers d'enseignant·es, de professeur·es et de chercheur·euses tué·es, tandis que des bibliothèques et des archives de l'histoire palestinienne ont disparu.
• Un système de prise en charge reposant de plus en plus sur les femmes : environ 58 600 ménages sont aujourd'hui dirigés par des femmes, alors que le chômage féminin atteint 92 %. Les dernières recherches d'Oxfam sur le travail du care montrent que la plupart des femmes consacrent entre 8 et 12 heures par jour, parfois jusqu'à 16 heures, à des tâches de soin non rémunérées : faire la file dès 5 heures du matin pour remplir 20 litres d'eau, préparer un unique repas pendant des heures à l'aide de bois de chauffage ou de déchets brûlés, ou encore prendre soin des blessé·es.
• Des corps brisés et une dignité bafouée : près d'une blessure sur quatre entraîne des conséquences permanentes sur la vie des personnes touchées ; plus de 50 000 personnes nécessitent une rééducation à long terme ; et environ 83 % des personnes en situation de handicap ont été contraintes d'abandonner leurs équipements d'assistance. Beaucoup survivent dans des tentes ou des abris conçus pour accueillir 2 000 personnes mais qui en ont parfois hébergé jusqu'à 20 000, avec jusqu'à 650 personnes partageant une seule toilette.
• Une terre empoisonnée : des vergers ayant nécessité des décennies pour arriver à maturité, des serres et des couches arables ont été détruits ; les terres agricoles sont contaminées par des métaux lourds et des résidus explosifs ; la nappe phréatique côtière est en voie d'effondrement ; et les eaux usées non traitées sont rejetées en mer, favorisant la réapparition de maladies autrefois éradiquées, notamment la poliomyélite.
« Ce qui a été détruit à Gaza ne se résume pas à de l'acier et du béton. Israël a anéanti tout un monde social et économique construit génération après génération, et seuls les Palestinien·nes pourront le reconstruire », affirme Mohammad Skaik, responsable du programme Gaza chez PalTrade.
« La reconstruction n'est pas seulement un défi humanitaire : c'est une question profondément politique. Un plan conçu dans des capitales étrangères, même doté de moyens considérables, ne serait qu'un exercice cosmétique, une nouvelle forme de contrôle exercée sur les terres et la vie des Palestinien·nes. Les consultations menées à Gaza ont livré un message sans ambiguïté : rien sur notre avenir sans nous », ajoute Misyef Jamil, chercheur principal au MAS.
Le rapport présente un cadre de relèvement et de reconstruction sur cinq ans fondé sur une appropriation palestinienne à chaque étape du processus, reposant sur une approche fondée sur les droits humains et sur une vision nationale unique reliant Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est.
Il rejette les modèles imposés de l'extérieur qui marginalisent les Palestinien·nes ou fragmentent davantage le territoire palestinien, y compris toute forme de tutelle internationale sur Gaza. Il appelle à une coordination avec l'Union européenne, l'Égypte, les États du Golfe, les Nations unies et les agences internationales, dans le respect du droit international et à l'abri des logiques de profit.
À l'approche de la 81e session de l'Assemblée générale des Nations unies et de nouvelles conférences de bailleurs de fonds, le rapport adresse un message clair au Board of Peace et aux gouvernements qui financeront la reconstruction de Gaza : transférer un véritable pouvoir de décision aux Palestinien·nes ; mettre fin au blocus et aux restrictions qui ont empêché toutes les reconstructions précédentes ; garantir que les responsables du génocide commis par Israël aient à répondre de leurs actes; et s'engager en faveur d'une solution politique mettant fin à l'occupation et garantissant enfin le droit du peuple palestinien à l'autodétermination.
« Le monde est devenu très doué pour chiffrer la destruction de Gaza, mais beaucoup moins pour l'empêcher », conclut Amitabh Behar. « Les Palestinien·nes ont désormais présenté une voie crédible pour réussir leur reconstruction. Soutenez leur plan, mettez fin à l'impunité, et Gaza pourra être reconstruite pour la dernière fois. »
NOTES AUX RÉDACTIONS
Le rapport Building Gaza Anew: A Framework for a Palestinian-led Recovery Before Reconstruction est disponibile ici.
- Comment Oxfam est arrivée au constat que la reconstruction de Gaza coûtera sept fois plus que les reconstructions précédentes : Oxfam a comparé les évaluations des besoins de relèvement et de reconstruction à la suite des principales guerres à Gaza depuis 2008 (hors escalades de moindre ampleur), en convertissant l'ensemble des montants en dollars américains constants de 2025 à l'aide de l'indice américain des prix à la consommation (US CPI-U).
- 2008-2009 (PA National Early Recovery and Reconstruction Plan) : 2,78 milliards USD en valeur nominale / 4,17 milliards USD en valeur réelle ;
- 2014 (Detailed Needs Assessment, AP/ONU/UE/Banque mondiale) : 3,9 milliards USD / 5,30 milliards USD ;
- 2021 (Gaza RDNA, Banque mondiale/ONU/UE) : 485 millions USD / 576 millions USD.
- Total combiné : environ 10,1 milliards USD en valeur réelle.
- Le rapport final RDNA sur Gaza (UE/ONU/Banque mondiale, 20 avril 2026) estime les besoins liés à la destruction survenue depuis 2023 à 71,4 milliards USD, soit 7,1 fois le total cumulé des évaluations précédentes (6,8 fois pour les seuls dommages physiques).
- L'escalade de 2012 n'est pas prise en compte faute d'évaluation conjointe disponible.
- Les méthodologies et horizons temporels diffèrent d'une année à l'autre (l'évaluation de 2021 couvrait 24 mois ; le RDNA de 2026 couvre une décennie). Les chiffres doivent donc être interprétés comme des ordres de grandeur.
- Sources : évaluations de la Banque mondiale, des Nations unies et de l'Union européenne ; indice CPI-U du Bureau américain des statistiques du travail (U.S. Bureau of Labor Statistics). Registre complet des sources disponible sur demande.
- Le rapport final RDNA de l'Union européenne, des Nations unies et de la Banque mondiale estime les dommages et pertes à 57,9 milliards USD et les besoins de relèvement et de reconstruction à 71,4 milliards USD sur dix ans, dont 26,3 milliards USD au cours des 18 premiers mois. Plus de la moitié des dommages physiques concernent les logements (18 milliards USD).
- Les chiffres relatifs au nombre de Palestinien·nes tué·es ou blessé·es sont fondés sur les données d'OCHA.
- Les promesses de financement ne sont pas des financements effectivement versés. Sur les 5,4 milliards USD promis lors de la conférence du Caire en 2014, environ la moitié seulement des montants destinés à Gaza ont effectivement été décaissés (suivi de la Banque mondiale). Sur les 17 milliards USD promis via le Board of Peace en février 2026, seule une faible fraction avait été versée en mai 2026.
- La Commission d'enquête internationale indépendante des Nations unies a conclu, le 16 septembre 2025, qu'Israël avait commis un génocide à Gaza. Depuis janvier 2024, la Cour internationale de Justice a ordonné des mesures conservatoires dans le cadre de la procédure engagée par l'Afrique du Sud.
- Les chiffres relatifs aux 58 600 ménages dirigés par des femmes, au taux de chômage féminin de 92 % et aux 83 % de personnes en situation de handicap ayant perdu l'accès à leurs équipements d'assistance sont fondés sur les travaux du Comité des Nations unies relatif aux droits des personnes handicapées (2025). Sources : Nations unies et PCBS.
- Les conclusions relatives au travail de soin non rémunéré s'appuient sur l'étude Rapid Care Analysis for Gaza publiée par Oxfam en janvier 2026 (données collectées entre le 15 novembre et le 1er décembre 2025), fondée sur 14 groupes de discussion réunissant 156 femmes et filles à Gaza, dans la zone centrale et à Khan Younis, ainsi que sur 13 entretiens avec des informateur·rices clés.
- Le rapport présente une vision globale, fondée sur des données probantes, pour le relèvement et la reconstruction de Gaza. Il s'appuie sur des consultations réunissant plus de 70 expert·es palestinien·nes, universitaires, représentant·es du secteur privé et de la société civile, menées à Gaza par le Palestine Economic Policy Research Institute (MAS) et le Palestine Trade Centre (PalTrade), ainsi que sur 13 entretiens d'expert·es ayant nourri son analyse des questions de genre, de handicap et d'inclusion.
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