Actualité14 juillet 2026

Terre, eau, droits : au Niger, femmes et jeunes réinventent l’agriculture face à la crise climatique

Dans la région de Zinder, au sud du Niger, cultiver la terre est devenu un pari de plus en plus risqué. Les pluies arrivent plus tard, sont plus rares ou plus violentes, tandis que les périodes de soudure, ces mois critiques où les réserves alimentaires s'épuisent avant les prochaines récoltes, s'allongent. Entre dérèglement climatique, insécurité et inégalités persistantes dans l'accès à la terre et aux ressources, l'avenir de nombreuses familles se fragilise. Pourtant, à Dakoussa et Matamèye, deux communes rurales particulièrement exposées au dérèglement climatique, des femmes et des jeunes construisent chaque jour des réponses concrètes. Ils et elles restaurent les terres, sécurisent leur accès au foncier, et reprennent progressivement la main sur leur avenir. 

Pourquoi sécheresses, insécurité alimentaire et inégalités freinent l’accès aux ressources au Niger 

Le Niger fait face à des crises climatiques récurrentes : sécheresses, inondations, dégradation des sols. Dans les zones rurales, ces chocs se traduisent directement par une insécurité alimentaire et économique. Mais ces vulnérabilités ne sont pas seulement climatiques. Elles sont aussi sociales : les femmes et les jeunes ont souvent un accès limité à la terre, aux ressources, aux revenus et aux espaces de décision, en raison de normes sociales et de pratiques foncières (règles d’accès à la terre) qui leur sont défavorables. 

Concrètement, cela se traduit par un accès plus rare à des terres cultivables sécurisées, à l’eau, aux intrants agricoles (c’est-à-dire les ressources nécessaires à la production comme les semences, les engrais, les outils ou encore le matériel d’irrigation) ou encore aux financements et aux marchés. Dans certaines zones, l’insécurité et l’instabilité viennent encore compliquer ces réalités et renforcer des inégalités déjà très marquées. C’est dans ce contexte qu’intervient le Programme d’Autonomisation et de Résilience des Femmes et des Jeunes dans les filières agrosylvopastorales au Niger (mis en place entre 2022 et 2026), financé par la Coopération belge. Coordonné par Oxfam, il est mis en œuvre avec ses partenaires GARKUA, AGIR PLUS, HED TAMAT, ainsi qu’avec Mooriben, ROPEN et AgriFocus. 

Son objectif : renforcer la capacité des femmes et des jeunes à vivre de l’agriculture, à faire face aux crises et à faire valoir leurs droits. 

Restaurer les sols pour relancer l’agriculture et les revenus 

À Dakoussa et Matamèye, cela se traduit notamment par des pratiques agricoles qui restaurent des sols dégradés et sécurisent les productions. Cette technique, appelée zaï, consiste à préparer de petites cavités avant les pluies, dans lesquelles on dépose du compost ou du fumier. Elle permet de concentrer l’eau et les nutriments au pied des plants, et de rendre à nouveau cultivables des terres appauvries ou dégradées.

Le zaï consiste à creuser des trous dans des sols secs pour y concentrer le compost et l'eau de pluie, permettant de cultiver malgré la sécheresse. 

  • Les trous : Durant la saison sèche, les agriculteur.ices creusent des petits bassins dans une terre dure et infertile.
  • Le compostage : Ils et elles y déposent de la matière organique (fumier, compost).
  • La rétention d'eau : Lors des premières pluies, ces cavités piègent l'humidité de ruissellement, transformant les zones arides en micro-oasis fertiles.
  • Les cultures : Le mil, le sorgho ou le maïs y sont semés au début de la saison des pluies.

Autre levier clé : le surcreusement des mares, c’est-à-dire l’approfondissement de points d’eau naturels pour qu’ils retiennent l’eau plus longtemps. Cela permet de soutenir l’irrigation, l’élevage et le développement d’activités comme la riziculture, même au-delà de la saison des pluies. 

Le surcreusement des mares a également des effets visibles. À Angoual Tchida, l’augmentation de la capacité de rétention d’eau a permis de relancer l’activité agricole. Lors de la saison des pluies de 2025, le nombre de riziculteur.trices est passé de 148 à 335 en une seule saison. 

Une dynamique illustrée par le témoignage d’Inoussa Abdou, jeune producteur de la commune de Dakoussa, dans la région de Zinder : 

« Le surcreusement de la mare d’Angoual Tchida a non seulement augmenté les superficies cultivables et les capacités de production des agriculteurs et agricultrices, mais il a aussi fait revenir les populations vers la terre. Durant la campagne agricole en 2025, 187 producteurs et productrices supplémentaires sont venus cultiver le riz grâce à la disponibilité de l’eau. Une mare plus profonde retient l’eau plus longtemps, et là où l’eau reste, l’agriculture redevient possible. ». 

Ces travaux sont réalisés dans le cadre de dispositifs de Cash for Work : des programmes qui rémunèrent des personnes en situation de vulnérabilité en échange de leur participation à des activités utiles à la communauté. Ce système permet à la fois de restaurer des ressources essentielles comme les sols agricoles et les points d’eau, tout en sécurisant des revenus immédiats, essentiels notamment pendant la période de soudure, ce moment de l’année où les réserves alimentaires sont épuisées alors que les nouvelles récoltes ne sont pas encore disponibles. 

Disposer d’un revenu à ce moment-là permet aux familles de continuer à se nourrir, d’éviter de vendre leurs biens ou de s’endetter, et de traverser cette période critique sans basculer davantage dans la précarité. C’est l’un des objectifs fondamentaux du programme : progressivement, les terres retrouvent leur fertilité, et avec elles, les perspectives économiques. 

Agriculture résiliente : des résultats concrets pour les femmes et les jeunes 

Pour Garba Abdourahamane âgé de 41 ans, village de Kirou les effets sont déjà visibles.

Garba Abdourahamane, village de Kirou

Avant, sur ce même champ, je récoltais à peine 5 bottes de mil. Depuis que les trous zaï ont été réalisés, j’ai obtenu 27 bottes de mil et 14 bottes de sorgho. Cette année, j’ai même engagé de la main-d’œuvre pour creuser des trous zaï sur une autre parcelle parce que j’ai vu ce que ça change.

Cette hausse des rendements se traduit directement par une amélioration des revenus. Beaucoup de personnes concernées investissent ensuite dans des activités économiques comme le petit commerce, la transformation agricole ou l’élevage. 

L’appropriation des pratiques agricoles promues par le programme dépasse d’ailleurs largement le cercle de ses bénéficiaires directs.  

À Kirou, dans la commune de Matamèye, Malam Abdou, 71 ans, est revenu au Niger après de longues années passées en Arabie saoudite. Lors d’une escale en Éthiopie, il avait découvert une technique qui l’avait marqué : le zaï.  

À son retour au village, alors qu’il ne faisait pas partie des personnes accompagnées par le programme, il observe les producteurs formés, les interroge et décide d’essayer lui-même. Sur une parcelle qu’il croyait perdue, il creuse patiemment des trous zaï à la daba et y dépose du fumier avant les premières pluies. Ses fils observent son travail avec scepticisme. À la récolte pourtant, cette terre auparavant abandonnée produit davantage de mil que certaines de ses meilleures parcelles : « Mes fils ne disaient toujours rien. Mais cette fois, c’était un autre silence. Car ce ne sont pas mes paroles mais mes greniers qui témoignent. »

Son histoire montre comment ces pratiques peuvent être reprises, adaptées et transmises bien au-delà des personnes directement accompagnées par le programme. 

Mais les changements les plus profonds sont aussi sociaux. Les femmes et les jeunes gagnent en reconnaissance, au sein de leur ménage comme dans leur communauté. Ils deviennent des acteurs et des actrices économiques à part entière, capables de se projeter dans l’avenir. 

Accès à la terre au Niger : un levier clé pour l’autonomisation des femmes 

Au Niger, l’accès à la terre est un enjeu central et profondément inégalitaire. Grâce au programme, des femmes entament des démarches de sécurisation foncière, c’est-à-dire des processus qui permettent de faire reconnaître officiellement leur droit à posséder et cultiver une parcelle. Dans le contexte nigérien, où le droit reconnaît aux femmes la possibilité de posséder et de cultiver des terres, l'accès effectif au foncier reste parfois limité par certaines pratiques sociales et par une application inégale des règles existantes. L'obtention d'un document local ou la validation par les commissions foncières (COFO) permet alors de formaliser leur accès à la terre et de réduire les risques de contestation. 

Comme l’explique une productrice Kandé Maman du village de N’Walla, dans la commune de Matamèye : « Avant, je cultivais sans connaissances et sans espoir d’avoir un jour un titre sur ma terre. Aujourd’hui, j’ai engagé le processus pour obtenir mon acte foncier. Ce bout de papier change tout parce que désormais, je sais que ce que je construis ici, de mes mains, saison après saison, est pour mes enfants et pour moi. » 

Avoir un droit reconnu sur la terre permet aux femmes d’investir sur le long terme, d’améliorer leurs rendements et de sécuriser leurs revenus dans un environnement instable. Cela renforce aussi leur position au sein du foyer et de la communauté, et ouvre la possibilité de transmettre un patrimoine. Dans un contexte où l’accès aux ressources reste très inégal, sécuriser l’accès à la terre permet concrètement aux femmes d’améliorer leurs revenus et de renforcer leur place dans la société. 

Après les projets : comment assurer la durabilité des actions 

À l’approche de la fin du programme en 2026, une question centrale émerge : comment préserver et faire vivre ces acquis dans la durée ? Pour y répondre, une mobilisation a réuni autorités communales, services techniques, chefferies traditionnelles, organisations de femmes et de jeunes. Trois convictions fortes en ressortent : garantir un accès sécurisé à la terre, transmettre les savoirs agricoles comme le zaï et le compost, et protéger collectivement les ressources communes : eau, terres et pâturages. 

Cette appropriation change concrètement ce qui se passera après le programme : les pratiques mises en place ne disparaissent pas, elles sont reprises, maintenues et transmises par les communautés elles-mêmes. 

Ce qui se joue à Dakoussa et Matamèye dépasse largement ces villages. Dans un contexte mondial marqué par les crises climatiques, les inégalités et des contextes sécuritaires fragiles, ces initiatives montrent que restaurer les écosystèmes permet aussi de reconstruire des moyens de subsistance, que les femmes et les jeunes sont au cœur des transformations agricoles, et que les solutions les plus durables sont souvent locales, collectives et adaptées aux réalités vécues par les communautés. 

Les témoignages recueillis à Dakoussa et Matamèye racontent finalement une même histoire : celle de terres restaurées qui produisent à nouveau, de femmes qui sécurisent leurs droits fonciers et de jeunes qui réinvestissent dans leur activité agricole. Derrière les chiffres du programme, ce sont surtout des trajectoires individuelles et collectives qui se transforment durablement. 

Le rôle d’Oxfam et de ses partenaires est de soutenir ces dynamiques, financièrement, techniquement et politiquement, tout en laissant les communautés en être les véritables moteurs. 

Pour le dire plus simplement : les mares doivent continuer de retenir l’eau. Les terres restaurées doivent continuer de produire. Mais surtout, les femmes et les jeunes engagés aujourd’hui continueront de prendre leur place, comme acteurs et actrices économiques et en participant davantage aux décisions qui concernent la terre, les ressources et les activités locales. 

Cela aussi est un objectif majeur du travail mené avec les communautés au Niger : faire évoluer durablement l’accès à la terre, aux ressources et à la décision, afin que les changements observés aujourd’hui continuent de produire leurs effets bien après la fin du programme. 

Ce programme est financé par la Direction générale de la Coopération au développement et de l’Aide humanitaire (DGD). 

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