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L'or vert du Kivu : quand le café ouvre de nouveaux horizons

À l'est de la République démocratique du Congo, le Kivu est souvent associé à la guerre et à l'exploitation des minerais. Pourtant, sur les collines qui bordent le lac Kivu, une autre richesse trace son chemin. Une richesse qui ne s'extrait pas du sous-sol, mais qui pousse sur les hauts plateaux volcaniques de la région : le café. 

Pour des milliers de producteurs et productrices, le café n'est pas seulement une culture de rente. C'est un outil d'émancipation. À travers les coopératives Muungano et Rebuild Women's Hope, toutes deux partenaires Fairtrade d’Oxfam, le commerce équitable contribue à remettre davantage de valeur entre les mains de celles et ceux qui cultivent le café. Du champ à la tasse, rencontre avec celles et ceux qui font vivre l'or vert du Kivu. 

Au bord du lac Kivu, reprendre le contrôle de son destin 

Pour comprendre ce que représente le café aujourd'hui au Kivu, il faut remonter quelques années en arrière. Lorsque la coopérative caféière Muungano voit le jour en 2009, la situation des producteurs et des productrices est particulièrement difficile. Les prix sont bas, les intermédiaires imposent leurs conditions et certains prennent d'énormes risques pour espérer vendre leur café à un meilleur prix. 

« Muungano est née de deux constats », raconte Daniel Habamungu, directeur général de la coopérative. « Beaucoup de producteurs traversaient le lac Kivu pour vendre leur café au Rwanda où les prix étaient meilleurs. Les embarcations étaient fragiles et il y a eu de nombreuses noyades. D'un autre côté, les acheteurs imposaient des prix dérisoires. Nous avons donc décidé de nous unir. C’est de là que vient le nom de notre coopérative : Muungano signifie "union" en swahili. » 

Ce choix va tout changer. En se regroupant, les producteurs et les productrices ne vendent plus individuellement leur récolte. Ensemble, ils et elles gagnent en pouvoir de négociation, améliorent la qualité du café et accèdent à des marchés plus rémunérateurs. 

Partie avec environ 600 membres, la coopérative en compte aujourd'hui plus de 4 000, répartis dans plusieurs villages du Kivu. Pour Daniel, la leçon est simple : « Quand on est ensemble, on est plus forts face aux variations des prix. Les membres vendent ensemble plutôt que séparément, ce qui leur permet d'obtenir de meilleurs prix et de ne plus accepter n'importe quelle offre. » 

Dans une chaîne de valeur mondiale où les caféiculteurs et les caféiclutrices perçoivent souvent la plus petite part des profits, cette organisation collective représente déjà une première victoire. 

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Quand le café permet de construire une maison 

Sur les collines qui surplombent le lac Kivu, les changements se mesurent rarement en statistiques. Ils se lisent dans les parcours de vie. Tumaini Shabishimbo Mulyango, membre de Muungano depuis 2017, ne cache pas sa fierté lorsqu'elle évoque son parcours. 

« Avant, je produisais environ 500 kilos de cerises de café. Aujourd'hui, j'en produis près de 1 000. » Mais pour elle, les chiffres ne racontent qu'une partie de l'histoire. « J'habitais dans une maison de fortune. Grâce aux revenus du café, j'ai pu construire une vraie maison. Tous mes enfants vont à l'école. Deux étudient la médecine et un autre la pédagogie. Tout cela est possible grâce au café. » 

Au sein de Muungano, les témoignages comme celui de Tumaini sont nombreux. Pour Daniel Habamungu, cela illustre un changement profond : « Avant, les gens pensaient que le café permettait simplement de survivre. Aujourd'hui, nous voyons qu'il permet d'envoyer les enfants à l'université, de construire une maison et de développer toute une communauté. » 

Le café cesse alors d'être une simple activité agricole. Il devient un véritable moteur économique pour les familles. 

Tumaini Shabishimbo Mulyango
©Eric de Mildt/Oxfam

L'agroécologie, la petite révolution des collines du Kivu 

Cette transformation ne doit rien au hasard. Depuis plusieurs années, Muungano et Rebuild Women's Hope développent avec Oxfam des programmes de formation en agroécologie. 

L'objectif : améliorer les rendements tout en préservant les sols. Remplacement des vieux caféiers, compost organique, arbres d'ombrage, lutte contre l'érosion, diversification des cultures... Concrètement, ces pratiques permettent aux caféiers de produire davantage, protègent les sols très pentus face aux pluies de plus en plus intenses et offrent aux familles d'autres sources de revenus grâce aux cultures vivrières et aux arbres fruitiers. 

Les résultats se remarquent dans le quotidien des familles. À Muungano, Georges Kahenga Ciza, superviseur agronome, constate ces changements chaque jour. 

Dès qu'un membre nous rejoint, nous lui apprenons les bonnes pratiques agricoles. Avant de rejoindre la coopérative, certains produisaient environ 800 kilos de cerises. Aujourd'hui, ils dépassent les 2 000 kilos ».

Georges Kahenga Ciza, agronome chez Muungano

Parmi eux, Kasigwa Ngwasi. Producteur membre de Muungano depuis 2012, il exploite moins d'un hectare de caféiers. Et pourtant, les résultats parlent d'eux-mêmes : 

« Je produisais environ 800 kilos de cerises. Aujourd'hui, je dépasse les 2 000 kilos par an ». Une évolution spectaculaire qui a des conséquences très concrètes sur le quotidien des familles. 

Georges l'observe partout : « Avant, beaucoup de membres vivaient dans des maisonnettes. Aujourd'hui, ils ont rénové leur habitation ou construit une nouvelle maison. Ils peuvent scolariser leurs enfants et accéder aux soins de santé ». 

L'agroécologie ne se limite donc pas à augmenter la production. Elle renforce également la résilience des familles face aux aléas économiques et climatiques. À travers la diversification des cultures, les producteurs et les productrices cultivent aussi du manioc, du maïs, des haricots, du soja ou élèvent du petit bétail. Une manière de réduire leur dépendance au café et de disposer d'autres sources de revenus tout au long de l'année, y compris entre les récoltes.

Une usine qui crée des emplois 

L'impact du café dépasse largement les parcelles agricoles. À Goma, Muungano a fait un choix stratégique : construire sa propre usine de déparchage, où l'on retire la dernière enveloppe du grain de café avant son exportation. Une étape essentielle dans le traitement du café vert destiné à l'exportation. 

« Nous voulions devenir autonomes », explique Daniel Habamungu. « Avant, nous dépendions d'infrastructures utilisées par plusieurs autres coopératives et entreprises caféières et nous accumulions les retards. Construire notre propre usine nous a permis de mieux contrôler toute la chaîne ». 

Cette décision a également créé de l'emploi dans une ville fortement fragilisée par les déplacements de population et l'instabilité économique. En effet, Goma accueille à elle seule près de 90 000 personnes déplacées qui ont fui les combats. Aujourd'hui, l'usine emploie entre 80 et 100 personnes tout au long de l'année. Pendant les récoltes, ce chiffre peut grimper jusqu'à 300 travailleurs et travailleuses. 

Parmi elles se trouve Jeannette Kabuo, trieuse de café. Depuis dix ans, elle travaille dans l'usine de Muungano. « Ce travail m'aide à assurer l'alimentation, l'habillement et la scolarisation des enfants dont je m'occupe », raconte-t-elle. Originaire de Goma, Jeannette n'a jamais eu la possibilité d'aller à l'école. Aujourd'hui, elle élève seule neuf enfants, dont cinq orphelins, après la fuite de son mari à cause de l’insécurité. Comme de nombreuses femmes employées dans la filière café, elle est devenue l'unique soutien de sa famille. 

« Quand j'ai appris que la coopérative avait ouvert une usine, je suis venue chercher du travail. On m'a formée au séchage et au tri du café. » Son témoignage rappelle que lorsque la filière café est fragilisée, ce ne sont pas uniquement les producteurs qui sont touchés. Toute une économie locale en subit les conséquences. 

Aujourd’hui, l'usine fait vivre des centaines de familles. « Cette usine profite directement aux communautés environnantes. Ce sont des emplois qui n'existaient pas auparavant », souligne Daniel Habamungu. 

Jeannette Kabuo (à gauche) travaille au tri du café depuis dix ans. « Grâce à ce travail, je peux nourrir, vêtir et scolariser les enfants dont je m’occupe. » © Eric de Mildt / Oxfam

« Le café, c'est notre minerai » 

Dans une région mondialement connue pour ses ressources minières, les habitant.es du Kivu utilisent parfois une autre expression pour parler du café : l'or vert. 

Ce n'est pas seulement une référence à sa valeur économique. C'est aussi une manière d'affirmer qu'une autre forme de richesse est possible. 

Daniel le résume en quelques mots : « Le café, c'est notre minerai ». Contrairement aux richesses du sous-sol, souvent associées aux conflits et aux convoitises, le café permet de créer de la valeur directement dans les communautés. « Grâce au café, on peut étudier, construire une maison, faire du commerce. C'est une activité durable qui nous a été transmise par nos parents et nos grands-parents ».  

À quelques heures de bateau de là, sur l'île d'Idjwi, Marcelline Budza partage la même conviction. Fondatrice de Rebuild Women's Hope, elle voit dans le café bien plus qu'une culture agricole. 

« Quand j'essaie d'imaginer le nombre de tasses de café consommées chaque jour dans le monde, je me dis que l'opportunité est immense pour nous. Le café peut vraiment aider les femmes et transformer leur vie. Si nous produisons davantage et de meilleure qualité, cela peut devenir un puissant levier de lutte contre la pauvreté. » 

Pour les coopératives du Kivu, l'enjeu ne se limite donc pas à produire davantage. Il s'agit aussi de faire en sorte qu'une plus grande part de la valeur créée par le café reste entre les mains de celles et ceux qui le cultivent. 

Produire malgré la guerre 

Malgré ces avancées, tout reste fragile. Depuis 2025, la reprise des combats dans l'Est de la RDC a profondément bouleversé le fonctionnement des coopératives caféières. 

Les banques ont fermé dans plusieurs zones. Les préfinancements indispensables à l'achat du café se sont raréfiés. Certaines routes commerciales ont été coupées et de nouvelles taxes ont été imposées aux coopératives qui veulent exporter à l’international. 

Chez Rebuild Women's Hope, l'usine de transformation a été pillée. « Nous avons perdu plus de 86 000 dollars de matériel », témoigne Marcelline Budza. 

Dans le même temps, les coûts d'exportation ont explosé, mettant sous pression toute la filière. Pourtant, ni Muungano ni Rebuild Women's Hope n'ont abandonné. 

Les producteurs et les productrices continuent à entretenir leurs champs. Les formations se poursuivent au quotidien. Les coopératives continuent à acheter le café de leurs membres malgré une situation économique et sécuritaire extrêmement instable. 

« Nous résistons », résume Daniel Habamungu. « Aujourd’hui, nous sommes heureux de pouvoir dire que le café fait vivre plus de 4 000 familles, malgré tout. » 

Dans ce contexte, le commerce équitable joue un rôle déterminant. Alors que de nombreux acheteurs se retirent lorsque la situation se dégrade, les partenaires historiques, comme Oxfam Fair Trade, poursuivent leurs achats et permettent à la filière de continuer à fonctionner. 

Pour des milliers de familles du Kivu, cette continuité fait toute la différence. Elle permet de maintenir des revenus, de préserver des emplois et de démontrer qu’un autre commerce est possible. 

© Eric de Mildt/Oxfam
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